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Une stratégie offensive de l'innovation |
Le cas des pompes funèbres.
Ministère de l'Industrie et de la Recherche.
Par Bernard Bougon.
Face aux mutations de leur environnement, les Pompes
Funèbres Générales se sont progressivement
engagées dans une stratégie d’innovation offensive.
En collaboration avec FVA Management, l’entreprise a notamment
conçu et mis en œuvre un nouveau service de la
crémation.
Plusieurs enseignements sont tirés de ce cas pour proposer de
nouvelles théories et pratiques de l’innovation, trop
souvent tributaires d’une représentation propre à
l’industrie et inadaptée aux services.
Cela a-t-il du sens de venir vous entretenir d’innovation dans
les services funéraires pour ouvrir une journée
consacrée à la politique du produit ?
En effet, le service funéraire n’a rien d’un produit
industriel et la perspective stratégique traditionnelle
centrée sur le produit s’y applique mal.
1| L’innovation dans les services funéraires
Contextes et stratégies
Aujourd’hui, une entreprise de pompes funèbres est une
entreprise de service où la dimension relationnelle et affective
est prépondérante. Mais en tant qu’entreprise, elle
doit aussi mettre en oeuvre des règles de marketing, des
règles commerciales et des règles de communication. Dans
cette activité il existe en permanence une tension entre,
d’une part la dimension affective de la relation avec la famille
et, d’autre part, une valeur commerciale liée à une
offre produit adaptée. Ce qui fait que dans un contexte de
concurrence, les gens vont choisir une entreprise plutôt
qu’une autre.
Le transfert de charge a créé des vides qu’il faut
combler. Le vide le plus simple mais peut-être aussi le plus
effrayant est lié à l’absence de tout lieu pour se
réunir autour du défunt. Entre
l’après-guerre et les années 1980, la
veillée funéraire a complètement disparue.
L’une des raisons de cette disparition est certainement
l’absence de lieu pour la vivre. En effet, dans une morgue
hospitalière, il est très difficile, de se réunir,
de se parler. Et il ne suffit plus de recréer des lieux, il faut
recréer une tradition. Même lorsque des familles, avec
l’aide des agents de pompes funèbres, se trouvent en
situation de pouvoir veiller leur mort, elles ont beaucoup de
difficulté à le faire. Or, l’expérience
quotidienne des agents de PFG le montre, l’ensemble du parcours
funéraire a besoin d’être ritualisé. Cela est
vrai de la mise en bière comme de l’inhumation au
cimetière, devenue, le plus souvent, un désert en
matière de ritualisation.
Souvent, dans la société française actuelle,
lorsque l'on parle de rite on évoque uniquement la dimension
psychologique. Or, le rite a une dimension sociale bien plus large.
C'est pourquoi elle doit être signifiée à un moment
ou à un autre du parcours funéraire.
Avant que la loi Sueur, votée en janvier 1993, qui programmait
la fin des monopoles concessionnaires, n’ouvre officiellement le
champ à la concurrence, PFG s’est efforcé de
défendre un monopole qui était déjà mis
à mal.
Conscient des bouleversements de son environnement, PFG entreprend en
1994 une réflexion stratégique de fond. C’est dans
ce contexte que l’ancien président, M. Philippe de
Margerie, a fait appel à nos consultants pour l’aider
à formaliser l’impact des mutations de
l’environnement sur l’avenir de l’entreprise. Avec
une stratégie offensive, il ne s’agit plus tant de contrer
les concurrents que de se repositionner comme le leader et la
référence dans ce secteur d’activité. Le
président de l’époque l’affirme en disant :
“ c’est à nous de dire ce que seront les Pompes
Funèbres en 2015 ” (de Margerie, 1995).
Pour se constituer comme la référence dans un contexte en
mutation, il était d’abord important d’anticiper les
évolutions du marché. Parmi les évolutions
majeures auxquelles PFG est confronté, citons l’apparition
de nouveaux interlocuteurs, la progression de la demande de
crémation et l’évolution des attentes des familles.
En effet, parmi les évolutions majeures de l’environnement
figure le nombre croissant de décès à
l’hôpital : près de 3/4 des décès
actuellement. Dans ces liens avec le personnel soignant il est possible
d’œuvrer à l'humanisation de
l'après-décès dans les hôpitaux. Mais, si
l'entreprise est aujourd'hui conduite à prendre davantage en
compte ces relations avec les soignants, ce n’est pas seulement
parce que ces soignants sont en souffrance, c’est aussi parce
qu'ils ont souvent des images très négatives des agents
des pompes funèbres. Travailler à modifier cette image
auprès des soignants contribue, par le fait même, à
la qualité de la relation de service.
Qu’est-ce que la qualité dans les services funéraires ?
Pour crédibiliser la position de référence en
matière funéraire, il fallait avant tout
s’interroger sur le concept de qualité. Une
première grandeur de la qualité consiste donc en la
perfection des actes techniques. Cette qualité s’obtient
par la codification de ces actes, en d’autres termes la
ritualisation. Mais tout acte technique en ce domaine a une
portée hautement symbolique. La manière dont il est
réalisé est aussitôt perçue par la famille
endeuillée comme l’expression d’un respect rendu au
défunt, ou l’expression d’une prise en compte de
leur douleur.
2| Enseignements de ce cas : de nouvelles représentations et pratiques d’innovation
Les acteurs et les processus de l’innovation
Une des leçons que l’on pouvait tirer des
déconvenues de PFG avec l’Eglise Catholique, à
l’occasion du lancement du service Hommage personnel était
que l’entreprise ne pouvait innover seule. Comme Michel Callon
(1989) l’a montré, l’innovation est toujours le
fruit de réseaux d’acteurs hybrides qui s’articulent
dans l’espace et le temps.
Dans le cas de la crémation, un processus a été
engagé entre des représentants de l’entreprise, des
représentants des Eglises, des associations de
crématistes ainsi que des chercheurs et spécialistes en
sciences sociales. Il visait à faire le point sur les enjeux de
la crémation , les exigences auxquelles le service devait
satisfaire et les caractéristiques techniques requises pour
répondre au besoin des familles de combler le vide.
Dans ce processus, FVA Management a joué un rôle de tiers
extérieur, de catalyseur, pour réunir les parties
impliquées, élaborer, formaliser, tester puis finaliser
un rituel cohérent avec les enjeux relevés et
validés par l’ensemble des partenaires.
Le lancement de ce nouveau service ne pouvait se concevoir sans une
formation appropriée des personnels PFG. Des programmes sur
mesure ont été conçus, testés puis mis en
œuvre auprès de 600 personnes : assistants
funéraires chargés de mettre en œuvre les
cérémonies et personnels d’agence chargés de
préparer avec la famille les obsèques autour de la
crémation.
Les formes d’innovation
Au cours de ce travail de co-production avec l’entreprise, nous
nous sommes inspirés du modèle de Faïz Gallouj
(1994) qui dresse une typologie distinguant trois formes
d’innovation adaptées aux prestations intellectuelles.
(1) L’innovation
- formalisation consiste à objectiver, spécifier,
ordonner, matérialiser et mettre en relation les
différentes caractéristiques du service comme les
bénéfices attendus par la famille, les
caractéristiques techniques des produits-services
proposés par l’entreprise, les compétences
nécessaires des personnels. Dans notre exemple, la formalisation
a consisté à mettre au point le service de la
crémation en formalisant des étapes qui respectent le
parcours funéraire (accueil, hommage, séparation,
mémoire, conclusion), à créer des rituels pour les
différentes cérémonies civiles ou religieuses,
à mettre en œuvre des conseils à l’attention
des familles, à concevoir de la documentation interne à
l’entreprise ou des documents à l’intention des
familles.
(2)
L’innovation - valorisation consiste à développer
les nouvelles pratiques ayant déjà cours sur une petite
échelle et à les diffuser dans l’ensemble
d’une entreprise. C’est le processus de diffusion et
d’appropriation de l’innovation dans toute
l’entreprise. Il a consisté, dans le cas de la
crémation, à valoriser les expériences des
personnes de manière à améliorer les interfaces
entre le personnel PFG et les acteurs du parcours funéraire.
(3)
L’innovation - anticipation consiste, entre autre, à
anticiper la demande ou les besoins du marché plutôt
qu’à en prendre acte a posteriori. Elle peut être
illustrée dans notre cas par la recherche d’informations
pertinentes sur l’évolution de la demande de
crémation et par l’accompagnement de cette
évolution grâce à la mise au point d’un
service ad hoc.
Les déterminants de l’innovation
Cet exemple emprunté aux services funéraires montre aussi
que les sources ou déterminants de l’innovation sont plus
nombreux et plus complexes que ne le laisse entendre
l’antagonisme classique science push (progrès
technologique) ou demand pull (demande du marché).
Dans le cas de PFG, d’autres facteurs sont à
l’œuvre : des facteurs socio-culturels, l’attitude du
public face à la mort qui évolue, l’augmentation du
nombre de décès à l’hôpital, la
variation démographique du clergé qui joue sur sa
présence ou sur sa non-présence au cimetière, des
déterminants institutionnels, la réglementation qui
change, les positions doctrinales de l’Eglise Catholique ou ses
initiatives pastorales comme la constitution d’équipes
funérailles, etc.
L’évolution du métier
Notre collaboration avec PFG illustre la synergie entre recherche et
conseil. Pour aider l’entreprise à conceptualiser le
métier et identifier des voies d’innovation, nous nous
appuyons sur le modèle inspiré de Lancaster, et
adapté par Faïz Gallouj et Olivier Weinstein (1997), qui
postule que tout bien ou service peut être
représenté par une série de
caractéristiques :
Les caractéristiques d’usage, par exemple dans notre cas,
les attentes des familles en matière d’obsèques et
d’hommage rendu au défunt : “ faire ce qui doit
être fait ”.
Les caractéristiques techniques : celles des produits
proposés par l’entreprise (cercueils, soins de
conservation, chambres funéraires, accompagnement d’un
maître de cérémonie, etc.) et celles de
l’ensemble des technologies visibles ou invisibles (outils de
gestion) (Berry, 1983) nécessaires pour obtenir les
caractéristiques d’usage.
Les compétences du personnel nécessaires pour mettre en
oeuvre un service de qualité. Les compétences dont il est
ici question, ne sont pas seulement celles du personnel de
l’entreprise, mais également celles
développées par les familles, qui doivent souvent
retrouver des comportements appropriés pour leur propre
satisfaction ; par exemple, la capacité de prise de parole, la
compréhension de l’importance du rite funéraire.
A la date de cette présentation nous étions dans une
phase d’identification de ces différentes
caractéristiques, et des relations qu’elles entretiennent
entre elles. Dans l’avenir, l’enjeu pour l’entreprise
en matière d’innovation et de qualité consistera
à les faire évoluer en les combinant, en les modifiant et
en les transformant.
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