Par Jean Gadrey et Faïz Gallouj.
Par leur contribution majoritaire à l'emploi et à la
valeur ajoutée, les services sont au coeur des économies
contemporaines. Ils représentent aujourd'hui près de 70%
du produit intérieur brut (PIB) et de l'emploi de tous les pays
développés. Les mécanismes de la croissance des
services ont fait l'objet de débats théoriques importants
et contradictoires.
Jean Gadrey et Faïz Gallouj, (chercheurs au CLERSE-IFRESI (1), unité
de recherche CNRS-Université Lille I), ont mené une enquête
approfondie au coeur d'une grande compagnie d'assurance, ce qui leur a
permis de démontrer les mécanismes d'innovation propres
à ce type de services.
Ces travaux se
situent dans le contexte d'une réflexion stratégique conduite au sein de la
compagnie étudiée, en vue de formaliser et d'expliciter les processus
d'innovation pour les rendre plus efficaces, plus réactifs, mieux coordonnés.
Pour le court terme, la recherche a mis en évidence l'importance d'un mécanisme
d'innovation " cachée ", qui n'était pas ou peu prise en compte dans
le système de management ; pour le moyen terme, elle a permis une prise en
compte plus exhaustive des besoins des utilisateurs du système d'information,
notamment en matière d'outils d'aide à l'innovation.
L'objectif de cette recherche
s'inscrit dans une perspective plus générale qui propose
de rompre avec l'idée selon laquelle les services n'innovent pas
ou peu, ou qu'ils se contentent d'adopter des innovations produites
ailleurs. Il s'agit dans le cas présent de tenter de mieux
comprendre les mécanismes (formes, acteurs, modes
d'organisation, freins...) et les enjeux économiques et
sociaux des services de l'innovation dans les services d'assurances.
Cette tentative s'appuie sur un travail de terrain par entretiens
approfondis au sein d'une grande compagnie française
d'assurance. Les formes de l'innovation dans l'assurance sont
multiples, certaines sont bien connues, d'autres passent
inaperçues aux yeux des décideurs.
Quatre catégories
d'innovation généralisables à l'ensemble des
services financiers et d'assurance ont pu être
distingués:
- les innovations de
produit-service au sens de la mise au point d'un nouveau service,
formule ou contrat. Il peut s'agir d'un contrat associé à
un risque nouveau (exemple: assurance des véhicules
éléctriques).
- les innovations architecturales
par association ou dissociation de produit-service. L'association
ou intégration de service consiste à proposer des
formules ou des contrats où le prestataire s'engage à
traiter, pour le compe du client, un ensemble d'opérations qui
faisaient antérieurement l'objet de formules ou de contrats
séparés. La dissociation consiste à l'inverse
à isoler un type de prestation ou un sous-ensemble
d'opérations et à le proposer comme nouveau service vendu
séparément ou en option.
- les innovation de modification du produit-service, notamment dans la formule et les contrats.
- les innovation de process et
d'organisation pour un service formellement identique. Peuvent
être inlus dans cette catégorie, des dispositifs visant
à améliorer la qualité des contrats:
réalisation concrète, relation avec les clients,
délais...
Enfin, peuvent relever des
innovations de process et d'organisation: certaines innovations de
gestion formelle (gestion financière, analyse des risques,
techniques juridiques, gestion des ressources humaines...) ou
informelles (applications informatiques, outils facilitant ou
améliorant le travail).
Les intervenants et leurs modes d'intervention dans le monde de l'assurance
On distingue:
- le modèle du "chercheur" dont la recherche est l'activité légitime et exclusive
- le modèle du "chef de produit" dont la mission d'innovation de produit-service est légitime mais non exclusive
- le modèle du "chef de process" à très forte
créativité en matière de produits-services nouveaux
- le modèle du technicien "anonyme" qui innove d'avantage sur le process et l'organisation
- le modèle de "l'expert" qui améliore les pratiques et
les savoirs sans que la mission d'innovation soit explicitement
inscrite dans ses fonctions
Si dans une perspective dynamique on compare ces différents
modèles, on constate que le coeur du processus d'innovation dans
l'assurance se situe dans les interactions entre chefs de process et
chef de produit. Les modèles de chefs de process, qui occupent
une position centrale, constituent le noeud d'interactions le plus
important.
Cependant, les différentes interactions mise en évidence ne sont pas toutes de même nature.
Un modèle général "interactif"
Le
modèle général d'innovation dans l'assurance est
un modèle "interactif" encore largement implicite et très
peu formalisé. Les instances d'innovations y sont multiples et
en interaction, parfois conflictuelles, dans le cadre de projets
innovants. Il existe dans l'assurance une activité de recherche
où les sciences humaines et sociales jouent un rôle
important.
Cette recherche est à
l'oeuvre dans les structures spécialisées de types
laboratoires mais aussi au sein de groupes de projet dont R&D n'est
pas l'unique fonction des ingénieurs, juristes, financiers,
spécialistes du marketing. Pour les innovations qui
relèvent du coeur même du métier de l'assurance,
des procédures informelles ou méthodes de
développement implicites de nouveaux produits existent.
Un des enjeux actuel est
peut-être de les formaliser jusqu'à un certain point.
Cette recherche permet de mieux comprendre les mécanismes et les
enjeux économiques et sociaux de l'innovation dans les
services.
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